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Marie-Laure Salles

Marie-Laure Salles, Directrice IHEID (Institut des hautes études internationales et du développement)

Qui êtes-vous en trois mots ?

Passion / Respect / Intégrité

Quels sont les ingrédients de votre réussite?

Tout d’abord, le fait de ne pas être mue par le désir de ma réussite individuelle mais bien par la passion – pour des projets et des objectifs auxquels je crois, qui génèrent une envie d’agir et une motivation souvent contagieuses… et qui du coup vont assurer la réussite des projets en question (et en conséquence une réussite collective qui devient aussi ma réussite personnelle). Cette passion vient avec une forte dose de curiosité mais aussi d’optimisme : un optimisme qui n’est pas naïf mais qui donne du sens à tout ce que je fais.

Une exigence très forte avec moi-même – qui a l’exemplarité comme bénéfice additionnel. La pression sur ceux qui m’entourent en est indéniablement une conséquence, mais indirecte, et dans le respect des choix de chacun.e et des différences – j’essaie de combiner professionnalisme, efficacité personnelle et empathie.

L’intégrité – dire ce que je fais et faire ce que je dis. Si parfois, sur le court terme, l’intégrité peut avoir un coût et ne pas toujours sembler être le moyen le plus efficace d’obtenir ce que l’on souhaite, mon expérience m’a montré que sur le long terme l’intégrité est un excellent moyen d’asseoir une réussite professionnelle. L’intégrité est un fondement clef de la confiance – qui est une force qui ne se révèle en effet que sur un temps plus long.

Que feriez-vous différemment?

Je donnerais plus d’importance, dans ma vie en général, au temps choisi, à la déconnection sur des périodes plus longues, à des activités qui au-delà d’être des distractions en apparence sont en fait des sources de revitalisation et de créativité…. J’ai beaucoup d’autres passions que mon métier d’académique pour lesquelles je n’ai pas fait assez de place.

Quel est le meilleur conseil reçu ou celui que vous donneriez ?

En tant que jeune académique, j’avais reçu le conseil (donné par un professeur senior, l’un de mes mentors) de résister aux injonctions courantes dans les sciences sociales de labourer en profondeur un terrain d’études relativement étroit mais de suivre au contraire mon penchant naturel pour les enjeux larges, les perspectives transdisciplinaires et une approche kaléidoscopique – tout ceci étant généralement vu comme beaucoup trop ambitieux et dangereux pour un.e jeune chercheur.e. C’est de loin le meilleur conseil que j’aie jamais reçu – celui qui m’a donné la liberté de penser.

Le conseil que je donnerais aujourd’hui à mes filles (ou à des jeunes de leur génération) est une variante de celui-ci. Il s’agit d’avoir du courage – le courage d’être et de penser en privilégiant le moment présent et dans la conscience d’une interdépendance qui impose une grande bienveillance. Le courage donc dans la bienveillance.

Quel est selon vous le changement plus important que reste à opérer pour la progression professionnelle des femmes ?

Je vois deux exigences importantes.

  • D’une part au niveau de chacune d’entre nous, la chasse au syndrome de l’imposteur qui touche encore beaucoup plus souvent les femmes que les hommes. L’affirmation en contrepartie de notre légitimité à être là où nous sommes ou à aller là où on nous propose d’aller
  • En miroir, que le monde professionnel puisse enfin accepter les échecs voire les insuffisances des femmes (surtout dans les postes de manager) au même niveau au moins que ce qui est le cas pour les hommes. La pression professionnelle sur les femmes, à poste et à responsabilité équivalents, est en règle générale bien plus importante que celle qui est imposée aux hommes. En 1983, Françoise Giroud disait « la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». La logique est là, même si je préfère la renverser – que le même niveau d’exigence soit mis pour les hommes comme pour les femmes à poste et responsabilité équivalents.

Comment le mot Trajectoire résonne chez vous, qu’évoque-t-il ?

En 2005, j’avais co-écrit un article avec le titre suivant : « Rethinking path-dependency : the crooked path of institutional change in Germany ». L’argument principal que nous proposions dans cet article était que les chemins d’évolution dans un système ouvert étaient rarement linéaires mais comportaient de nombreux points d’inflexion que l’on pouvait difficilement anticiper pour certains. Je crois profondément à cette notion appliquée à ma propre vie. Ma trajectoire de vie n’a pas été linéaire – elle est marquée par de multiples moments d’inflexion, autant d’opportunités qui ont émergé, que j’ai su voir mais surtout saisir y compris lorsque la « prudence » aurait sans doute dicté un autre choix…. Au bout du compte, il y a indéniablement une trajectoire et, qui plus est, elle est assez logique – même ceci n’est visible qu’a posteriori, elle n’était absolument pas tracée a priori. En d’autres termes, je n’ai jamais eu de « plan de carrière »….

Quel sont les critères que vous utilisez pour définir et concrétiser votre prochaine étape?

Comme toujours – mais aussi plus que jamais à mesure que j’avance en âge – mes critères principaux sont entretenir la passion, nourrir ma curiosité et ma soif de comprendre, de décrypter les dynamiques du monde qui est le nôtre dans toutes ses dimensions, trouver du sens et pouvoir le partager. Ce sont ces trois critères qui guident mes décisions (professionnelles comme personnelles d’ailleurs) – suis-je encore là où je dois être ? ; dois-je saisir cette opportunité qui se présente ?; dois-je passer peut-être à une nouvelle phase de ma vie ou de ma carrière ?

Quel est votre regard au sujet du changement et comment l’approchez-vous ?

Le changement c’est la vie. Point. C’est une dynamique de renouveau. A 54 ans, alors que j’avais une belle vie, un tout nouvel appartement véritablement choisi, un magnifique défi professionnel en cours, une famille et des amis à Paris, j’ai choisi « dans mes tripes » d’accepter l’une de ces bifurcations qui ont marqué ma vie. En quelques mois, je partais à Genève – nouveau défi professionnel, nouveaux lieux, vie personnelle et sociale à reconstruire et tout ceci en plein COVID… La réalité est que cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi vivante ! Le changement, c’est une mue pour moi…. J’en oublie même parfois le « moi » de mes vies d’avant…

Quel est le message que vous aimeriez partager avec les femmes qui cherchent à trouver, définir et matérialiser leur trajectoire ?

Lâchez prise, ne planifiez pas trop… mais soyez vigilantes pour saisir ces moments clefs de bifurcation qui donnent une exceptionnalité, un caractère unique, à chacune de nos trajectoires.

 

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